CLR (bonus): Dieu n’est pas démocrate?

Réflexion sur l’un des arguments phare du monothéisme dans l’orthodoxie islamique. Un argument morale qui sous entend une vision politique totalitaire. S’extraire de la distorsion, vivre sa foi, et penser “politique” sans être tenté par un système de gouvernance dictatorial émanant d’une théocratie!

L’idée n’est pas de remettre en question la ou les croyances fondamentales des croyants envers la révélation coranique. Ce qui est traité n’est pas l’essence du message mais la perception humaine qui est devenue modèle de pensée au fur et à mesure des interactions entre l’homme et le Message. (Le sujet sera développée dans d’autres articles ultérieurement).

Le sens des versets à travers deux axes

La récitation coranique actuelle est la reproduction orale de versets retranscrits dans un code humain (la langue arabe utilisée à l’époque du prophète). Dans la croyance musulmane, Dieu aurait empêché la transformation (dans le sens de la falsification du sens originel) du Coran à travers le temps. Mais ceci étant dit, la langue arabe, quant à elle, aurait continué à s’enrichir linguistiquement : cette richesse qui ne cessera de donner un sens différent des versets selon le cadre de référence de ses lecteurs. Le travail des religieux sera de tenter de se rapprocher le plus fidèlement possible du sens originel du message coranique selon : 

  •  Son environnement : lorsqu’on est sujet d’un calife ayant le sabre facile, donner une interprétation «officielle» d’un message en opposition avec la politique du calife n’est pas sans risque.
  • Son idéologie : l’inconscient est suffisamment équipé pour faire des liens de causes à effets entre une phrase au départ anodine et le sens qui pourrait soutenir une croyance de départ . Pour creuser le sujet, vous pouvez cliquer sur chacune des trois images ci-dessous:

Le conflit fratricide comme argument monothéiste

Il existe comme argument moral du monothéisme l’idée –  consciemment pour certains, inconsciemment pour d’autres –  que ce qui permet d’affirmer qu’il n’existe qu’un seul Dieu, c’est que si l’Humain était dirigé par un panthéon de divinités, inévitablement ces dernières se seraient faites la guerre, ce qui mènerait tous inéluctablement vers le chaos, une thèse qui semble être largement soutenue par la mythologie grecque.

Allah ne S’est point attribué d’enfant et il n’existe point de divinité avec Lui; sinon, chaque divinité s’en irait avec ce qu’elle a créés et certaines seraient supérieures aux autres. (Gloire et pureté) à Allah! Il est Supérieur à tout ce qu’ils décrivent 

(sourate 23/verset 91).

S’il y avait dans le ciel et la terre des divinités autre qu’Allah, tous deux seraient certes dans le désordre. Gloire, donc à Allah, Seigneur du Trône; Il est au-dessus de ce qu’ils Lui attribuent! 

(sourate 21/verset22)

 “Qu’est ce qui se passerait s’il y avait d’autres dieux dans l’univers? Ou bien chacun d’eux deviendrait maître de ce qu’il a créé, ou bien ils se domineraient les uns aux autres, comme Allah, exalté soit-Il, a dit. Ou bien ils seront tous vaincus par Allah exalté soit-Il, puisqu’ils sont tous fictifs! Ou bien chacun d’eux se retirerait avec ce qu’il a créé, ou bien ils se domineraient les uns aux autres, ou bien ils se soumettront à la puissance d’un Seul Dieu qui ferait d’eux ce qu’Il voudra sans qu’ils puissent le Lui rendre. Ils auraient un Seigneur et seront opprimés sous tous les aspects. [2]

Attribué à l’imam Al-Tahawi 

Devant des destinataires (du message) où les conflits tribaux étaient tout sauf rare, le concept d’un pouvoir supérieur et autoritaire pour éviter le choc des ambitions et des intérêts (à l’intérieur des différents tribus) n’a rien de surprenant. Dans leur rapport au texte, nombreux sont les prédicateurs à faire des anachronismes sur des sens symboliques (métaphores) qui furent jadis communiqués à un peuple qui n’avait pas encore atteint le niveau conceptuel suffisant pour concevoir Dieu en dehors de certains schémas anthropomorphiques. C’est-à-dire que si des comportements typiquement humains ont été attribués à Dieu, cela devrait naturellement conduire à un mode de pensée induisant subtilement l’acceptation d’un pouvoir unique, et par la suite également, l’idée du système califale.

Posons nous la question afin d’y voir plus clair:
Si Dieu, lui-même, ne peut avoir des rapports de force avec des semblables plus ou moins équivalents sans entrer en guerre avec eux, comment des humains le pourraient-t-ils ? Comment des hommes pourraient se partager le pouvoir si des dieux (censés incarner la perfection) entretiennent des relations belliqueuses entre eux ?

Pour que cette idée ait un sens, il faudrait donner à Dieu des attributs peu louables ou plutôt observables chez certains hommes comme l’ont fait les grecs et les romains par la suite (ex :des ambitions supérieures aux critères de paix et de partage). Et c’est ce qui va par la suite donner une certaine cohérence dans la conscience de certains croyants à l’injonction, que l’on attribue au prophète : « s’il devait y avoir deux califes, tuez le second ». L’idée d’un partage ou d’une entente étant difficilement concevable sur le long terme (les traités de paix n’étant pas censés durer éternellement), pour éviter des conflits interminables, il fallait, selon eux, soit dominer par la force, soit neutraliser tout concurrent éventuel. C’était l’Age des Empires, des conquêtes et des guerres de pouvoir…

– À te lire on pourrait penser que les musulmans fidèles à l’orthodoxie sunnite ont tous à la tête les versets que tu as mentionnés lorsqu’ils pensent à la politique ou à la gouvernance. Personnellement, moi quand je pensais au califat islamique, je n’avais à aucun moment à l’esprit ces versets, mais le fait que le califat était une promesse divine, et qu’à l’époque des premiers califes que les musulmans d’obédience sunnite appellent « l’âge d’or », cela avait été–selon la croyance orthodoxe– une époque bénie.

Détrompez-vous, il ne s’agit nullement d’affirmer que ce mode de pensée (le pouvoir doit être unique et dominant pour éviter le chaos) est le fruit de ces versets. D’ ailleurs ce paradigme est partagé par une part importante de non musulmans.

Les tenants de l’impérialisme américain ne se sont pas référés au Coran pour établir leur hégémonie. La guerre froide, et les conflits entre grandes puissances ne reposent pas sur un caractère « religieux » (même s’il l’est utilisé d’une certaine façon) mais une croyance proche d’un critère de sécurité, d’une activation dans les neurones du cerveau primitif : « Comment fermer les yeux si mon voisin porte une arme qui pourrait me tuer ?! » lorsqu’elle ne l’est pas pour un critère de domination.

Mais l’objectif de ce texte est d’une part de rappeler que cette idée était préexistante à la révolution du prophète Muhammad. D’autre part, que la métaphore de l’analogie des dieux belligérants s’étant adapté au niveau conceptuel des destinataires du message, a facilité/renforcé l’acceptation du concept de Pouvoir Unique par le biais de la logique d’Unicité –non pas par Essence dans ce contexte, mais par besoin d’équilibre cosmique. En d’autres mots, si plusieurs dieux existaient, cela mènerait sans aucun doute à la « fitna »[3] divine. Donc, comme il fallait un Dieu unique pour éviter le chaos, il faudra ipso facto un pouvoir unique et exclusif.

D’autre part, ce paradigme étant encore largement répandu, il est important d’en prendre conscience et en considération avant de parler (imposer) des concepts occidentaux de démocratie et des droits de l’homme, à des personnes qui, même si elles en comprennent les contours, les adapteront à leurs croyances fondamentales. Et cela vaut, bien entendu, pour toutes populations et communautés ayant une vision spécifique du pouvoir, selon ses traditions et ses croyances.


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[1] Savant important de l’école sunnite hanafite du IX-Xieme siècle.

[2] https://nabulsi.com/web/fr/articles/11887/Lunicit%C3%A9-dAllah

[3] Conflit, division

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