CLR(2): faut-il tuer la pensée magique?

Vue l’actualité morbide et que “le conflit des ignorances” est sans aucun doute encore devant nous pour un bon bout de temps, j’ai décidé de lancer un chapitre sur “le phénomène de “la radicalisation” des esprits. Que ce soit dans un sens religieux ou politique, nous allons parcourir de manière pragmatique, la psychologie qui sous-tend ce processus et prend en otage, malgré elle, une religion et ses adeptes comme celle de l’Islam.

À la fin de cet article, vous comprendrez la relation du croyant orthodoxe avec la pensée magique et sa perception de l’intervention divine. Comprendre pour anticiper le mécanisme « radical » et agir avec pertinence !

Prophètes ou zélotes?

Dans les trois religions monothéistes, une entité divine, une force transcendant le genre humain et son univers est censée avoir établi un contact particulier avec des êtres élus à des intervalles de temps différentes.

Ces élus deviendront des prophètes, du latin chrétien « propheta » qui désignerait celui qui prédit l’avenir sous inspiration divine (prophétie). Ce prophète selon les circonstances et le contexte de son époque deviendra ou non un messager de « Dieu ». Le messager de Dieu serait ce qu’on appellerait de nos jours, un vigoureux « prosélyte » qui n’aura de cesse de propager le Message qui lui aurait été confié jusqu’à la fin de sa vie ou celle du peuple auquel le message serait destiné. En général, ça ne se termine pas toujours très bien pour l’un des deux.

Par exemple, le discours révolutionnaire du messager n’a pas été accepté, et celui-ci finit exilé et damné accompagné de ceux qui le prirent pour maître. Dans le pire des cas, il finit crucifié, décapité, condamné au bûcher.

Le message ne peut être que révolutionnaire. Il doit induire un changement assez profond et bouleversant dans le système dans lequel vit le prophète/messager pour que l’intervention divine directe (miracle, …) ou indirecte (intervention d’un ange,…) soit justifiée et nécessaire.

Dieu, génocidaire implacable?

Parmi les interventions divines, il arrive aussi que Dieu fasse un génocide sur toute une population jugée « maudite »(Sodome et Gomorrhe, Thamud,…)

C’est une des raisons pour lesquelles, après un événement tragique (Tsunami, tremblement de terre,…) vous pourrez trouver sur internet des vidéos de conférences dans lesquelles vous aurez des prédicateurs religieux qui feront le lien directement avec un châtiment divin. Ceci n’a pas forcément de lien direct avec une haine de l’autre, mais d’un besoin de sens, de réponse intrinsèque à l’homme –la première question que l’on se pose en général lors d’une tragédie de grande ampleur, c’est « Pourquoi ? », en liaison avec un rapport au texte et à sa carte mentale. D’autant plus que tout ce qui peut confirmer une croyance est utilisée pour :

  1. Se rassurer soi-même.
  2. Se valoriser : « Je vous l’avais dit, Dieu existe ! »
  3. Faire du prosélytisme par le biais de la peur (« s’éloigner des lois de Dieu, c’est risquer le Châtiment sur terre…et dans l’au-delà !»).

Nous avons donc un Dieu Tout Puissant qui interagit avec un homme. Un homme qui en contact d’une révélation divine devient un prophète et– dans la plupart des cas mais pas toujours– un messager.

Dieu, l’intermédiaire et le prophète

La mission du prophète et du messager consiste à propager aux hommes le message qu’il a lui-même reçu. D’abord transmis oralement, le message sera par la suite retranscrit dans la langue vernaculaire du peuple qui en aura hérité afin que le message initial ne soit « perdu ».

Dieu communique avec l’homme à un moment précis dans le tempsPour qu’une entité transcendant l’être humain puisse interagir avec le cerveau limité d’un homme, un pont entre le monde du Divin et celui des humains sera nécessaire. Sur le schéma il est représenté soit par une espèce de support d’apparence surnaturelle et inconnue, soit par un intermédiaire céleste.[1]

  • Et pourquoi donc ? Dieu n’est-Il pas Capable de faire toute chose sans avoir le besoin d’user d’un support ou d’un intermédiaire ? N’est-ce pas contradictoire avec l’idée de « Toute Puissance » de Dieu ?

Ce type de question a pour origine deux choses :

  1. Une confusion entre le verbe « s’adapter » volontairement aux codes et aux lois – en l’occurrence ici, d’un être d’un niveau inférieur (l’homme)– pour le bien de celui-ci et « se soumettre » aux codes et lois par nécessité. S’il ne devait y avoir un pont entre le monde du divin et le monde des hommes, cela ferait de l’homme un dieu, ou de Dieu un homme. Or, dans les religions monothéistes, Dieu n’a pas fait de l’homme une créature aux attributs divins– excepté dans l’évolution du christianisme concernant le personnage de Jésus, mais cela est un autre sujet– dont l’essence lui permettrait d’être entièrement en phase avec son interlocuteur. Ce qui serait considéré dès lors comme un blasphème aux yeux d’un orthodoxe.
  2. La pensée magique comme grille de lecture au concept islamique du «koun faya koun » [3], une parole de Dieu dans le Coran qui signifie que lorsqu’Il demande à une chose d’exister dans le monde matériel, celle-ci va finir par apparaître.
  • Lorsque Dieu dit une chose, elle le devient instantanément. C’est écrit à plusieurs reprises dans le Coran, donc, en tant que musulman je ne peux que m’y soumettre. Et d’ailleurs, n’est-ce pas cohérent pour un être Tout Puissant ?

Pour le terme « instantané », c’est un ajout de notre propre représentation, d’un de nos filtres dont celui de la pensée magique. La pensée magique étant en contradiction avec l’idée même de la Création du monde par un Dieu Tout-Puissant.

La pensée magique: koun faya koun

Si nous nous accordons au sujet des religions, nous dirons que Dieu a créé le monde en usant de lois physiques et matérielles dans lesquelles il a contraint ce même monde à fonctionner en totale soumission. Que ce soit le soleil qui tourne autour de son orbite, le nombre d’or retrouvé dans l’élaboration des grands monuments ou dans l’architecture naturelle, vous qui êtes en train de lire ces lignes…tout est soumis à des lois dans cet univers. Et c’est exactement le premier argument des croyants concernant l’existence de Dieu : l’Ordre et la cohérence dans la création du monde ne pouvant, selon eux, n’émaner que d’une Intelligence Supérieure.

La pensée magique induit l’idée de l’irrationnel, du chaos instantané dans un plan d’architecture céleste, voire d’un « bug » au sein même de la création. Ce qui serait en fait un argument en défaveur de l’existence du divin. L’existence du non-sens ouvre la porte au hasard, c’est-à-dire en somme que nous vivrions dans un monde où il pourrait exister ou arriver des choses tout à coup sorties du néant– en somme de la matière qui n’existait pas ou plutôt qui était non prévue avant le fameux « Big Bang ». Il n’y a donc plus de place pour le « sens », et crescendo la présence d’un Architecte supérieur, d’un Dieu Omniscient.

Certes, demeure et demeurera toujours un « mystère » , quelque chose qui nous échappe dans notre connaissance de la réalité.  Néanmoins, il est à rappeler à ceux qui résument tous les mystères par le mot « métaphysique » que métaphysique ne signifie pas « absence » de (loi) physique…

  • Tu vas un peu trop loin dans ton raisonnement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de sens, bien entendu ! Je parle de Dieu en disant qu’il n’a pas besoin de s’adapter aux lois qu’Il a lui-même Créées ! Sinon ce ne serait plus un créateur mais une créature !

Ce raisonnement provient toujours de la même confusion citée plus haut.

Imaginez :

Un programmateur élabore un monde virtuel dans lequel les personnages virtuels peuvent voler dans le ciel en disant « FLY »–il s’agira donc d’un code activé au départ par le programmateur. L’intelligence artificielle qui gère ce monde est constituée de toute une série de scripts encodés dans des programmes faisant office de lois et de structures permettant son bon fonctionnement. Toutefois, le programmateur est en fait un être à la puissance illimitée. Il n’a pas besoin de tous ces codes pour activer le mode « FLY » sur un personnage virtuel lorsqu’il (le programmateur) le désire. Un jour, un personnage virtuel se met donc à voler tout à coup, comme par magie sans avoir activé le mode « FLY».

Qu’est-ce que vous vous diriez ?

  • Cela n’a pas de sens ! Je me demanderai déjà quelle est la raison d’être de ces scripts. Pour quelle raison le programmateur les aurait produit, vu que ce monde virtuel peut fonctionner sans. Il serait aussi invivable pour des personnages qui vivraient dans ce monde où des choses peuvent arriver sans réellement avoir d’explications censées.

D’autant plus qu’il serait impossible d’étudier et de comprendre les lois de ce monde virtuel de par le fait que du jour au lendemain des éléments peuvent y exister ou se produire sans qu’aucune explication ne soit possible, hormis que le programmateur l’aurait désiré. Pourquoi étudier les scripts et les programmes d’un monde qui fonctionne sans ces deux éléments ? Et dans ce cas, comment évoluer dans ce type d’ environnement  lorsque tout est aléatoire selon les désirs imprévus du programmateur ?

D’ailleurs, que signifierait le fait de créer des lois pour ensuite les enfreindre ? Si ce n’est donner à Dieu une limite dans la connaissance de l’avenir alors que par définition, un Dieu ne devrait pas être soumis au temps (passé, présent, futur).

  • Et les miracles ?

Les miracles sont-ils de la triche?

Libre à quiconque de se représenter concrètement ce que signifie un miracle. Cependant, il est à savoir qu’utiliser un briquet aurait fait de n’importe qui un dieu vivant à une certaine époque. Un petit tube d’où jaillit une flamme serait perçu comme un événement surnaturel au Moyen Âge. Que cela s’explique par la méthode scientifique quelque millénaire plus tard, cela n’en resterait pas moins quelque chose de fascinant rien que de par la possibilité de son existence.

La mer qui se sépare en deux pour un prophète ? Pourquoi pas, si cela peut s’expliquer par les lois qui régissent cet univers. Dans le cas contraire, nous pourrions sérieusement nous demander si Dieu a bien la capacité d’ anticiper le futur. Sinon comment un croyant pourrait expliquer l’existence de situations conduisant son Dieu à devoir improviser un phénomène enfreignant les lois de l’univers, c’est-à dire les lois de Dieu lui-même. Dieu serait-il un tricheur ? Ce serait une drôle de conception du divin pour un religieux.

Nous pourrions aussi voir les choses d’une autre manière :

Vous fabriquez un jeu de société avec des règles bien précises pour que vos enfants puissent y jouer. Vous souhaitez qu’un de vos enfants passe d’une case à une autre avec plus de facilité. Mais au lieu de lui donner une alternative dans sa manière d’avancer avec des astuces tirées du jeu. Vous, vous réinventez tout d’un coup toutes les règles. Certains diront par facilité, d’autres parleront de « tricherie ». Ce serait comme si vous n’aviez pas prévu ce type de situations au départ en établissant les règles du jeu.

  • Mais les miracles sont faits non pas pour faciliter les prophètes et les croyants, mais pour prouver aux incrédules que Dieu EXISTE et qu’il est présent avec eux !

Prouver son existence par des espèces d’artifices qui certes sont impressionnant pour l’homme de par sa nature limitée, reste quelque chose de si simpliste dans une posture divine qu’elle en aurait rien de bien « grandiose » pour une entité censée incarnée la transcendance . La perception du miracle par des actions ne respectant pas les principes de causalités était concevable à une époque où la portée scientifique était bien plus limitée que celle de maintenant. Certaines lois de l’univers n’ayant été découvertes à ces anciennes époques, la seule manière de donner un sens à des phénomènes inexpliqués était de leur donner un fonctionnement très simple : « Dieu l’a voulu, point ! » Oui, d’accord…Mais cela ne dit pas « comment  ». Mais pour celui qui croirait à la définition islamique de Dieu, celui-ci ne dit-Il pas qu’Il a Crée des signes dans sa création pour ceux qui réfléchissent ? Les tours de magie ne demandent pas de réflexion, car ils ne sont pas censés être rationnels et explicables. Lorsque vous vous adressez à un enfant, vous pouvez être tenté d’attirer son attention par des tours de magie. A un adulte que vous estimez de par son intelligence, vous lui ferez plutôt des démonstrations de théories quantiques, d’éruditions bien loin des tours de passe-passe qui ne satisferont non pas l’intellect mais cette partie en nous, ce petit « enfant » émerveillée par « la magie » du surnaturelle.

  • Si je devais prendre en considération ton raisonnement, je ne pourrais plus croire aux jins, aux anges, aux miracles de Dieu, aux messages du Coran, etc. Je ne serai plus un musulman.

Il est possible pour un croyant de croire en toutes ces choses sans pour autant rejeter mon approche. Pour résumer, ce que j’ai développé est une nette distinction entre le caractère magique d’un phénomène se situant dans le monde terrestre, c’est-à-dire qui n’obéit à aucune loi régi par un Créateur, et le caractère divin d’un phénomène se situant dans le monde terrestre qui peut bouleverser le regard d’un homme tout en respectant les Lois de ce même Créateur.

Conclusion: peut-on se passer de la pensée magique pour « croire »?

Peut-être croyez-vous qu’un homme touché par une inspiration divine est capable de se déplacer d’un endroit à un autre d’une manière qui vous paraît aujourd’hui surnaturelle. Pourquoi pas ? Mais dans un futur proche, cela pourrait vous être expliqué de manière rationnelle par la découverte de nouvelles lois physiques et/ou temporelles, et certains d’entre vous, initié à la pensée magique, ne prendrons plus ça pour un miracle. Alors que le miracle se pose justement sur la capacité à surpasser les limites de l’humain tout en gardant un sens et une cohérence dans l’agencement magnifique de ce monde.

Sinon quelle crédibilité donneriez-vous à un Dieu qui ne respecte pas ce qu’il a lui-même créé ? L’impact de la pensée magique sur l’inconscient et notre enfance est suffisamment puissant pour nous donner cette irrésistible envie « d’y croire ». Posons nous également la question sur la nécessité de laisser une place au surnaturelle et à l’intervention du divin comme « ultime secours ». N’est-elle pas également un espoir dans un monde tragique et dont le sens n’est pas toujours à notre portée?

Nous avons trop longtemps fait une distorsion entre le surnaturel et le non-sens. Nous aimerions croire en des choses qui nous feraient oublier la tristesse de ce monde, comme certains rêves d’aventures lorsqu’ils vivent une vie sans surprise. Je dis simplement qu’une chose peut exister et nous faire rêver tout en gardant une part de mystère. Pour cela il faut accepter quenos regards limités d’humains ne nous permettent pas de tout comprendre… Et c’est d’ailleurs quelque chose qui peut être tout aussi stimulant.

Chaque jour, nous apprenons  un peu plus notre ignorance au regard des dernières découvertes scientifiques face à l’immensité de l’univers et ce qui est au-delà. Découvertes et expériences qui n’ont de sens pour leurs brillants auteurs qu’à partir du moment où derrière tout phénomène, ils ont espoir un jour de pouvoir s’en approcher, l’expliquer et le « comprendre». Et si les musulmans d’une certaine époque avaient engendrés de brillants explorateurs, des sages et des scientifiques, c’était bien parce que leur concept du « koun faya koun » n’était pas limité à la lecture simpliste et inhibitoire de la pensée magique:« Cela existe parce que Dieu l’a voulu, il n’y a donc pas d’autre explication et de besoin de chercher à le comprendre. Chercher à comprendre, c’est douter de la Puissance de Dieu de Crée à partir du néant comme Il le désire. C’est douter de la foi, c’est rejoindre le camp du diable ».

Maintenant, revenons au texte…(suite au prochain épisode)

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[1] Référence tirée des textes scripturaires des 3 religions monothéistes.

[2] « Sois, et elle Devient »

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