CLR(14): Se forger une identité. Le tour de passe-passe des savants

Comment est-on passé de croyance et de foi à « identité » musulmane? Faire de sa religion une identité à préserver de tout agent extérieur cristallise les sentiments de haine de rejets en nous et chez nos semblables. Comprendre le processus et se libérer de la manipulation toxique des « savants » et « prédicateurs » briseurs de vie!

QUI SUIS-JE ? Un croyant avant tout!

  • Qui es-tu ?
  • Un musulman.
  • Je ne t’ai pas demandé ta religion. Je t’ai demandé qui tu étais ?
  • Ma religion est mon identité. Je suis musulman et c’est tout ce qui compte. Le reste (nationalité, origine, etc.) ne sont que des mots sur une feuille…

S’il est vrai qu’il existe un paradigme qui consiste à essentialiser les musulmans chez certains politiciens, il existe par ailleurs un paradigme islamiste qui consiste à s’essentialiser soi-même comme démonstration de fierté et d’appartenance à une religion.

À la naissance d’une nouvelle communauté et lors de ses fondations, il est plus que nécessaire, voir vitale, d’ancrer un sentiment d’appartenance identitaire chez tous ses membres. Ceci afin qu’ils ne se soient pas dispersés et assimilés dans d’autres communautés qui les sépareront de la base. Des éléments singuliers dans le credo et les rituels forgeront une vision commune qui sera ensuite l’héritage de ses nouveaux membres.

Au XXIème Siècle, user de sa seule identité religieuse pour s’identifier serait absurde étant donné que chaque individu appartient dorénavant à une communauté bien plus large (le nationalisme, l’universalisme, etc.).

Toutefois, cet essentialisme perdure dans certains groupes humains. Concernant les différentes communautés issues de la tradition arabo-musulmane, il en existe également qui usent de ce mode de pensée.

Ce paradigme a été alimenté par les écrits d’un penseur se voulant « révolutionnaire » : Said Qutb.

Sayyid Qutb est né le 9 octobre 1906, dans le sud de l’Egypte. Il a été exécuté par pendaison le 29 août 1966. Il fut poète, essayiste, et critique littéraire. Il devint un propagandiste intellectuel des Frères musulmans.

Son œuvre s’inscrit dans un courant de pensée déjà bien établi. Toutefois, elle est considérée comme l’une des pierres angulaires des idéologies qui conduisent au phénomène de « radicalisation » (dans le sens politique).
Résumer la pensée d’un homme est un travail difficile car elle demeure, en général, complexe. Elle peut être noble à certains niveaux et complètement irréaliste dans d’autres. Elle peut être poétique et finir par être consumée par les affres de la colère et de l’indignation. Elle peut être pleine d’espoir et tomber dans la folie du désespéré qui appelle à une intervention divine.

S’il fallait pointer les points essentiels de son idéologie, nous dirions que pour Said Qutb, le monde vit dans une décadence programmée par un ennemi invisible (Satan).

Le califat « magique », le rempart contre le retour du Veau d’Or

Avez-vous déjà entendu parler du mot « jahiliya« ? Ce terme est devenu tout un concept dans la bouche des prédicateurs musulmans depuis l’abolition du califat politique(1924) . Ce mot renvoie à tout ce qui entre dans le cadre de ce que l’Islam définit comme ignorance. Non pas l’ignorance ayant pour origine une naïveté innocente, mais une ignorance volontaire et inspirée par le mal. Elle est également associée à la barbarie, la sexualité débridée, bref aux 7 péchés capitaux. Lorsqu’un musulman parle de « jahiliya », il pense aux conséquences d’une anarchie « satanique » et à la corruption illustrée dans la fameuse scène hébraïque du Veau d’Or.

Cette croyance alimente l’une des peurs les plus puissantes dans la sphère musulmane. Cette peur a pour présupposé que la liberté (sociale, économique, etc.) des hommes en dehors du prisme religieux traditionnel donnerait comme résultat une nouvelle période de « jahiliya ».

Les critiques de Qutb[1] sont autant alimentées par les discours traditionnels de mépris vis-à-vis du Progrès[2] (associés aux libertés individuelles et à la distance de la technologie  vis-à-vis de la nature ), ainsi que  par son expérience personnelle aux États-Unis, et sa première incarcération. Pour ce révolutionnaire religieux, le seul moyen de sauver l’humanité de la décadence de la jahiliya, c’est de permettre aux musulmans de dominer le monde par le retour du religieux (jusqu’ici rien d’original pour l’époque) et par l’établissement d’un califat.

Vous pensez directement à Daesh ? Rien de surprenant, un ancrage conditionné par la médiatisation de ces derniers  a associé l’idée de Califat à Daesh dans l’esprit de la plupart des non musulmans.
Toutefois, avant sa récente matérialisation, le fait d’établir un califat était une utopie islamiste faisant presque office de pilier dans la croyance musulmane orthodoxe. Pour tout croyant qui connaissait ses bases, avoir un califat signifiait qu’un élu de Dieu dirigeait le monde comme l’entendaient le Coran et le Prophète Muhammad. Une vision cohérente avec leur islam « salvateur ».

Par exemple, il n’y a pas si longtemps,  il n’était pas surprenant pour un prédicateur connu d’expliquer à ses fidèles que si le monde est en crise c’est parce que «l’islam ne tient plus les rennes»».

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Depuis 2016, le Califat n’est plus « tendance »?

Dorénavant, cette utopie ayant été sauvagement tachée par les djihadistes d’Irak et de Syrie, les musulmans traditionnels se trouvent bien embarrassés et craignent d’être considérés comme des personnes dangereuses ou proches des islamistes en confirmant leur sympathie pour l’idée d’un califat utopiste. Et pourtant, croire que le Coran serait dicté par Dieu et refuser en même temps qu’un individu se revendiquant entièrement du Coran et des traditions prophétiques dirige le monde (bref, que Dieu décide pour les hommes) parait contradictoire.

Donc, lorsqu’un musulman se revendiquant de la tradition orthodoxe pure et dure affirme ne pas être pour l’établissement d’un califat sur terre ; soit, c’est parce qu’il refuse simplement d’être assimilé comme djihadiste (et donc se sent obligé de faire une omission dans sa réponse afin de ne pas être mal considéré), soit qu’il fait partie de ces récents croyants qui, n’ayant pas de réponses à donner pour eux même et les autres, errent en continuant leurs rituels habituels sans se poser trop de questions sur ces sujets qui les dépassent.

Pour revenir à la pensée qutbienne ; pour que ce califat « magique »[3] voit le jour, il fallait absolument que le musulman préserve sa nature première (son essence « pure ») de la corruption dite « occidentale ». Pour résumer, le musulman devait se protéger de la « liberté » (de penser, de critiquer, d’agir en dehors du cadre religieux) car celle-ci étant l’apanage de Satan, il risquerait un jour ou l’autre de succomber à la tentation de la « liberté ». Sa seule manière de se protéger était de garder une identité imperméable. Une identité musulmane qui domine toutes ses autres traits de personnalité (jugés directement d’inférieurs ou futiles selon son utilité pour la Cause de l’islam) dans la psyché du croyant.

Soyez attentif à ce qui suit, cela vous permettra de comprendre ce qui génère autant de difficultés dans la communication avec certains croyants jugés, parfois à tort, comme foncièrement prosélytes.

Les identités multiples : les deux partitions

Il doit exister plusieurs manières de mentaliser la structure de nos identités multiples. Je vous propose celle-ci :

Ici, chaque type d’identité est dans une partition selon l’importance accordée par l’individu dans sa psyché. Toutes ces partitions sont les partis d’un tout, d’une identité unitaire ou globale.

Sur cet exemple illustré, l’identité professionnelle a une certaine place dans l’identité globale. Si, elle devait être modifiée, elle pourrait déstabiliser et influencer les identités moins importantes pour la personne. Néanmoins, pour l’aider à s’adapter à sa nouvelle situation, il serait tout à fait possible de focaliser l’attention sur d’autres identités.

Son identité professionnelle est bouleversée, et elle se sent complètement perdue.
Lena, 42 ans et mère célibataire. Elle travaillait comme cadre dans une entreprise dans la section comptabilité. Enfin jusqu’à ce matin où elle a appris qu’elle venait de perdre son travail. 20 ans qu’elle se donne corps et âme dans sa fonction. Financièrement, elle sait qu’elle demeure dans une situation confortable et que sa sécurité n’est pas en danger. Cependant, son job était très important pour elle, tout autant que son statut. Néanmoins, après quelques jours difficiles, certains de ses proches lui ont rappelé qu’elle n’était pas « seulement une expert-comptable », mais aussi une mère courageuse qui s’est occupée, seule, de ses deux enfants très tôt dans la vie ; une femme passionnée qui, durant ses temps libres, pouvait passer la journée à vous raconter l’Histoire des rois de France [ben quoi ?] qu’elle n’a cessé d’étudier dans ses lectures ; danseuse professionnelle pour de grands événements, et bien d’autres choses. D’ailleurs, elle s’est souvenue qu’elle avait toujours souhaité prendre du temps  pour donner des cours de danse le week-end.
Et si cette interruption de carrière était l’occasion de se reconnecter à d’autres parties de son identité ?

Le croyant qui place son identité religieuse à l’intérieur d’une identité globale s’adapte comme tout autre individu dans des situations où le cadre est laïque. Il sait qu’il est croyant et en même temps, il sait qu’il est également … (à vous de compléter) ; et qu’à travers ces « je suis », il est aussi quelqu’un ou quelque chose de plus vaste que tout ça.

Abordons la structure de l’identité essentialiste propre à certains croyants.
Comme nous l’avions mentionné dans l’introduction de cet article, des idéologues comme Said Qutb ont intégré dans l’esprit des musulmans, qu’il n’existait qu’une seule identité réelle (les autres étant superficielles ou corruptrices) : l’identité musulmane.

Cela pourrait s’illustrer ainsi :


Toutes les autres identités peuvent exister tant qu’elles demeurent à l’intérieur de l’identité religieuse qui fait office d’identité globale. Ainsi, ses croyances deviennent le cadre et les piliers fondamentaux de son identité.

Et maintenant, peut-être que vous comprenez la raison pour laquelle il ne sert strictement à rien d’essayer d’intégrer un individu avec ce type de schéma mental en lui rappelant que ses croyances n’ont pas à être « exhibées » dans tel ou tel cadre.

Un croyant dont l’identité religieuse est englobante devra d’office réadapter sa structure mentale s’il souhaite travailler dans des fonctions qui demandent de mettre ses croyances de côté. (Je pense surtout à des fonctions comme éducateurs, psychothérapeutes, enseignants, etc.).

En principe, lorsqu’il y a un dysfonctionnement dans un niveau logique[4] aussi puissant et essentiel que l’Identité, il faut traiter le niveau supérieur. Au-dessus de l’identité, se trouve notre « Vision » du monde, celle qui va constituer le sens de notre existence. En quelque sorte, ce qui nous transcende, et qui est plus vaste et plus importante que notre « Je ». Pour un croyant, il s’agit de sa représentation du « divin ».
Le rapport au divin influence son rapport à soi-même, l’identité que l’on se donne dans notre vision du monde.

Je vous invite vivement à lire (si ce n’est pas déjà fait) ou relire les articles sur le Rapport à Dieu en cliquant sur les deux images ci-dessous :

Il existe des méthodes pour modifier le rapport à l’identité d’une personne. Toutefois, avec tout le respect que j’ai pour ceux qui liront mes articles, je ne posterai pas les process pour une question d’éthique. Si vous avez des questions ou que  cela vous semble pertinent dans le cadre de votre travail, que vous avez à faire à une personne qui se trouve dans ce type de situation et que vous craignez qu’elle ne finisse par se faire du mal, vous pouvez m’écrire sur messages@chasser-le-monstre.com et je vous répondrai dans les meilleurs délais.


© Toute reproduction de cet article et du contenu sans citation de l’auteur est proscrit. Vous êtes libre de le partager en mentionnant la référence et/ou l’auteur.

[1]Je n’ai pas souhaité alourdir l’article avec des extraits de ses textes. Vous pouvez les trouver dans son recueil : « Jalons sur la route de l’Islam », édition : Rissala.

[2]Les croyants militants ne sont pas opposés aux technologies en tant que telle (surtout si elles peuvent servir la CAUSE) mais à la possibilité qu’elles éloignent le fidèle de ses devoirs de gratitude vis-à-vis de Dieu.

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2 Thoughts on “CLR(14): Se forger une identité. Le tour de passe-passe des savants

  1. Il me semble que s’identifier avec la religion est moins compliqué que de chercher en profondeur la réponse à la question «Qui suis-je ?»,
    car souvent ça demande non seulement des réflexions, mais également des efforts émotionnels, car il est nécessaire de séparer ta personnalité
    de tous les standards imposés, de toute la pression sociale, ce que n’est pas si simple.
    Il est plus facile de suivre les réglés «établis» et de rester dans les cadres bien définis que de choisir son propre chemin.
    C’est aussi confortable et assurant.
    C’est valable pour une grande partie de religions pas simplement pour islam.

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